Les sauterelles

De Zakaria TAMER – Une allégorie de l’expulsion des Palestiniens de leur terre ancestrale – Traduction de Fahd Touma.

Nuée de criquests – Photo: archives

On raconte que jadis, était une ville dont les fleuves et les champs la gratifiaient de tout ce dont elle avait besoin. Jamais elle n’avait connu la faim ou la tristesse.

Cependant, ses habitants aimaient beaucoup à bavasser. Ils ne travaillaient que peu et la majeure partie du temps était perdue en bavardage.

Un jour un homme vivant au sommet d’une montagne se rendit à la ville et rapporta avoir aperçu des nuées de sauterelles volant vers la cité. De nombreuses personnes de la ville se pressèrent en longs discours de reconnaissance à l’homme qui les avait prévenus.

La ville projeta alors de se préparer à affronter ces nouveaux arrivants.

Les poètes composèrent donc des pamphlets dénigrant les sauterelles, les menaçant de destruction. Les chanteurs entonnèrent des chants glorifiant la puissance de la ville, révélant leur hostilité à leur égard.

On consulta les livres anciens aux pages jaunies en quête de preuve du passé de la victoire inéluctable des habitants sur les insectes.

On confectionna de belles tenues à ceux qui souhaitaient lutter contre les sauterelles. On inscrivit à la craie sur les murs des bâtiments, des mots les ridiculisant.

Une réunion se tint, à laquelle assista une grande partie des habitants, et où s’exprimèrent des orateurs à la langue bien pendue.

De leur bouche jaillit un déluge de paroles, insultant les sauterelles avec ardeur : « Les sauterelles sont insignifiantes. Les sauterelles sont malfaisantes. »

Les gens de la ville cessèrent de parler lorsqu’un paysan, simple, connu pour la rareté de sa parole déclara : « Nous devons trouver une méthode pratique pour tuer les sauterelles. Rassemblons-nous devant nos vergers et nos champs afin d’empêcher par n’importe quel moyen qu’elles s’en approchent. »

Mais très vite, les applaudissements furent détournés par l’élan d’un nouvel orateur maudissant à son tour les sauterelles, et faisant oublier à l’assemblée ce que le paysan venait de dire.

Les sauterelles arrivèrent alors que les gens de la ville se chamaillaient encore, chaque groupe tâchant d’affirmer sans relâche la véracité de son opinion.

Les sauterelles occupèrent la ville, et ne la quittèrent pas, continuant à manger l’herbe, les épis de blé et les feuilles des arbres.

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