Fables et contes traduits de la littérature arabe ancienne – par Fahd Touma

IBN-AL-MUQAFFA‘ (724-759, VIII° Siècle du livre de Kalila Wa Dimna

Le renard et le tambour

C’est l’exemple de celui qui exalte une chose mais, une fois qu’il l’a saisie et examinée, il la dédaigne.

On raconte qu’un renard passait dans un bosquet où pendait un tambour, accroché à un arbre.

A chaque fois que le vent soufflait dans les branches, celles-ci remuaient et venaient frapper le tambour, et cela produisait un grand vacarme.

Attiré par ce grand bruit, le renard se dirigea vers le tambour ; arrivé près de lui, il le trouva gros et fut persuadé qu’il contenait quantité de lard et de viande.

Il le manipula jusqu’à ce qu’il l’eût fendu, et il s’aperçut qu’il était vide .

Alors il dit :

– Cela me dépasse. Je me demande si les choses les plus viles n’ont pas la sonorité la plus belle et l’ossature la plus volumineuse !

Le singe et le menuisier

Exemple de celui qui entreprend une action qu’il n’est pas capable de mener à bien, car elle excède ses moyens.

On raconte qu’un singe observa un menuisier fendre une planche de bois à l’aide de chevilles ; et cela lui parut intéressant.

Le menuisier partit pour régler quelque affaire.

Le singe se leva et entreprit une action qu’il ne maîtrisait pas : il enfourcha la planche, le dos tourné à la cheville et le museau pointé vers l’extrémité de la planche.

Inopportunément, sa queue se glissa dans la fente ; il enleva la cheville et la fente se referma brusquement sur sa queue ; la douleur fut si vive qu’il s’évanouit.

Puis le menuisier revint et trouvant qu’il avait pris sa place, il se mit à le frapper sans s’arrêter.

Les coups reçus du menuisier furent encore plus terribles que la douleur subie par sa queue, prise dans la fente de la planche.

La tortue et les deux canards

On raconte que deux canards et une tortue vivaient près d’un étang où poussait une herbe abondante. Les deux canards et la tortue étaient liés d’amitié et d’affection.

Il advint que l’eau de l’étang tarit ; alors les deux canards vinrent faire leurs adieux à la tortue et lui dirent :

«  »Reste en paix, amie ; nous quittons cet endroit car l’eau commence à manquer. »
«  »Le manque d’eau », leur dit la tortue, « m’affecte plus que toute autre créature, car je suis comme la barque : je ne peux vivre que là où l’onde abonde. Tandis que vous deux, vous pouvez survivre partout ; emmenez-moi donc avec vous. »

« Ils acceptèrent.

« Comment ferez-vous pour me porter ? » demanda-t-elle.
« Nous prendrons chacun le bout d’une branche », dirent-ils, « et tu te suspendras, avec ta bouche, par le milieu alors que nous volerons avec toi dans les airs. Mais garde-toi, si tu entends les gens parler, de prononcer un mot. »

Puis ils la portèrent et volèrent dans les airs.

« C’est incroyable, dirent les gens lorsqu’ils les virent,… Une tortue entre deux canards qui la portent ».
« Ô gens de mauvaise foi, que Dieu vous fasse crever les yeux ! » pensa la tortue, lorsqu’elle les entendit.

Mais dès qu’elle ouvrit la bouche pour parler, elle tomba sur la terre ferme et creva.

La tortue et les deux canards – Selon Jean de La Fontaine

Une tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards, à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire.
« Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique :
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple : et vous profiterez
Des différentes moeurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
De voir Ulysse dans cette affaire.

La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
« Serrez bien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. »
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.

La tortue enlevée, on s’étonne partout
De voir aller en cette guise
L’animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l’un et l’autre oison.

« Miracle ! » criait-on : « venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues. »
« La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.

Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d’un lignage.

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