Fables et contes

Traduction de la littérature ancienne par Fahd TOUMA.

Loqmân raconte :

« Une hase (femelle du lièvre), passant un jour près d’une lionne, lui dit : Je produis tous les ans, un grand nombre de petits, tandis que toi, durant toute ta vie, tu n’en fais qu’un ou deux ! »

Le lecteur trouvera dans ce livre consacré aux animaux de nombreux contes délicieux et captivants qui dévoilent leur vie au quotidien, leurs secrets, leurs relations, leurs ruses et intrigues …

Ces fables sont extraites de manuscrits d’auteurs arabes anciens, tel Ibn Al Muqaffa, Ibn Qutaïba, Al Damiri, Ibn Al Jawzi, le sage Loqmân … et sont racontées, dans cet ouvrage bilingue, en Arabe et en Français.

Le lecteur peut les comparer aux fables de Jean de La Fontaine, reproduites dans ce recueil, et utiliser le lexique arabe-français qui se trouve en fin d’ouvrage.

Maison d’édition : l’Harmattan – Paris
Collection Libre Parole

Illustrations par le Docteur Aly Abbara.

ISBN : 2-7475-1680-6 • 172 pages • 15,25 € • janvier 2002





Extrait:

Les trois poissons

On raconte qu’un étang renfermait trois poissons : l’un était sage, le second intelligent ; le troisième était un crétin.

Cet étang se trouvait dans un lieu éloigné, et rares étaient les gens qui le visitaient. Il était relié à un ruisseau proche par un canal.

Il advint que deux pêcheurs suivaient le cours du ruisseau et virent l’étang. Ils convinrent d’y revenir ensemble, munis de leurs filets, afin de pêcher les poissons.

Ceux-ci entendirent leurs propos.

Le plus sensé se méfia et prit peur ; alors, sans perdre de temps, au débouché du petit courant qui descendait du ruisseau, il s’y engagea et remonta jusqu’au ruisseau.

Cependant, le poisson intelligent était resté sur place. Les pêcheurs vinrent ; à leur vue il comprit leur dessein ; il voulut s’éloigner et gagna le débouché du petit courant. Or les pêcheurs avaient déjà bouché cette issue.

Dépité, il se dit :
« J’ai trop tardé et voici la sanction de mon inertie. Par quelle ruse vais-je me tirer de là ? Mais si l’on recourt à la ruse avec précipitation ou avec abattement, elle échoue. Le poisson sensé, au contraire, se donne le temps de la réflexion, il ne désespère pas de trouver une idée utile, ne prend pas son sort au tragique, il reste lucide, et prêt à l’effort. »

Alors il fit le mort. Se tenant près de la surface de l’eau, il se laissait flotter, tantôt le ventre en l’air, tantôt le dos en l’air. Les pêcheurs le prirent et le posèrent sur le sol, entre l’étang et l’eau courante. Alors il fit un grand bond, atteignit le ruisseau, et fut sauvé.

Quant au troisième poisson, il tenta par des allées et des venues de se dégager, mais fut pris par les pêcheurs.

Commentaires

J’ai lu le livre de Fahd TOUMA, « Fables et contes traduits de la littérature arabe ancienne », chez l’Harmattan à Paris ; j’ai beaucoup aimé. Lisant l’Arabe et le Français, j’ai trouvé que le choix des textes arabes est très judicieux et qu’on peut conseiller ce livre à tous les enfants du monde et surtout à ceux qui apprennent l’Arabe et aux enfants arabes à double culture. (Le lexique permet de faire travailler ce livre dans les écoles).

Le Français y est excellent et permet avant d’aborder les fables de Jean de La Fontaine d’avoir une idée du conte narré, car souvent les enfants sont handicapés par la langue ancienne utilisée et par le découpage des phrases, entravé par la nécessité de trouver la rime ainsi que le rythme (versification, pieds) ; ce qui gêne les enfants dans la compréhension de la fable.

D’autre part, je trouve que La Fontaine a écrit et versifié au XVII° siècle, et les textes arabes ont été écrits quelques fois dix siècles plus tôt ; et puisque Esope n’a pas vraiment existé, je peux dire que ce travail est un sauvetage d’une partie de la littérature arabe, et un moyen intelligent de rapprocher les peuples.

Pour moi ce livre est excellent et je le conseille à tout le monde.

Robert AZRAK

Nous vivions déjà dans des mondes à part, l’univers américain et l’univers arabe étant, autant géographiquement que culturellement, passablement éloignés l’un de l’autre. Les événements tragiques du 11 septembre ont mis entre nous encore plus d’incompréhension, plus de distance. Jusqu’au 17 novembre, le Festival du monde arabe de Montréal vise ainsi à développer de meilleurs échanges avec la culture arabe.

Dans un petit recueil de fables et de contes traduits de la littérature arabe ancienne, publié chez l’Harmattan, Fahd Touma, professeur d’arabe à Paris tente aussi d’établir des ponts entre la culture arabe ancienne et la culture française d’aujourd’hui.

Son ouvrage recense plus de soixante fables, dont certaines datent du VIIIe et du IXe siècle. Or, fait étonnant, le professeur démontre qu’un nombre important de ces fables ont été reprises par l’illustre Français Jean de La Fontaine.

Ainsi, la fable mettant en scène la souris du logis et le rat du désert, attribuée à al-Ibsihi, et écrite autour du XIVe et du XVe siècle, deviendra Le Rat des villes et le rat des champs, selon La Fontaine, au XVIIe siècle. De même, celle du soleil et du vent, attribuée au sage Luqman, qui a vécu au VIe siècle, est devenue la fable de Phébus et Borée, sous la plume de La Fontaine plus de mille ans plus tard.

Dans sa préface, Samia Miossec, docteur en littérature arabe, explique que les contes merveilleux, dans la culture arabe, étaient cultivés dans toutes les classes sociales. L’auteur mentionne notamment que le philosophe hindou Bidpaï, avait comme La Fontaine, « recours au langage indirect en utilisant des animaux ».

« Ses apologues écrits sous le nom de Pancha Tantra — cinq livres — ont été traduits du sanskrit au phlavi au VIe siècle, puis de cette langue en arabe par Ibn al-Muqaffa au VIIIe siècle ».

La transmission orale de ces fables, poursuit par ailleurs Fahd Touma dans son introduction, est toujours vivante dans la société arabe. Ces fables, précise-t-il, font partie d’un patrimoine universel, puisqu’elles ont existé en langues anciennes avant d’être traduites en arabe.

Ainsi cite-t-il de nombreux personnages de différentes cultures qu’on dit à l’origine de quelques-unes de ces fables. Mentionnons Esope, le fabuliste grec ayant vécu au VIIe et au VIe siècles avant J.C., et Phèdre, fabuliste latin contemporain de Jésus, ainsi que le roi Bidpai, mentionné plus haut.

L’auteur cite évidemment de nombreux fabulistes arabes ayant traduit ou écrit des fables : le sage Luqman, l’Irakien Ibn al-Muqaffa, l’Andalou al-Sarisi, ou l’Égyptien al-Damiri, pour ne nommer que ceux-là. Chez les Français, le professeur Touma relève les oeuvres de Jean-Pierre Claris de Florien, et de Jean de La Fontaine. Dans son livre, chaque fable arabe traduite en français est accompagnée du texte en version originale. On trouve même un lexique à la fin.

Voilà un petit livre qui, outre le plaisir du conte qu’il apporte, permet de réaliser que la sagesse n’est pas l’apanage d’une seule langue, d’une seule culture, ou d’un seul pays.

Caroline MONTPETIT – Écrivaine [Tomber du ciel 2006, L’Enfant, 2009] et journaliste au journal Le Devoir, Montréal Québec Canada

Visites : 51